Bulletin GSI de novembre 2025
Agenda 2063 : Bilan du premier plan décennal de mise en œuvre
Sibi Bonfils, GSI
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- Introduction
L’Agenda 2063, « le véhicule du Continent vers l’Afrique que veulent les africains d’ici 2063 » a été adopté en 2014 à l’issue d’une vaste consultation populaire. Il a été présenté dans ses grandes lignes par le bulletin d’avril 2020, à travers notamment la vision qu’il porte, les aspirations populaires qu’il cherche à réaliser, les dispositions opérationnelles imaginées pour y arriver et les premiers résultats engrangés avec le premier Plan Décennal de mise en œuvre.
Ce plan est arrivé à son terme en 2023. Il a fait l’objet d’une évaluation ouverte qui tire d’importantes leçons de la première décennie de mise en œuvre de l’Agenda 2063 et propose des axes prioritaires d’Action pour la prochaine décennie.
Ce numéro du bulletin qui poursuit notre effort d’information sur cet important Agenda, porte sur ce rapport d’évaluation. Il en ressort les principaux résultats et les principales leçons apprises ainsi que les recommandations pour le second plan de mise en œuvre. Un bref rappel, en amont, sur quelques points clés de l’Agenda 2063 permet de bien situer ces deux plans sur le chemin vers l’Afrique que veulent les Africains.
- Brefs rappels sur ’Agenda 2063
L’Agenda 2063 se définit comme « un Cadre stratégique partagé pour une croissance inclusive et un développement durable, et une Stratégie globale pour optimiser l’utilisation des ressources de l’Afrique au profit de tous les Africains ». C’est le véhicule que l’Afrique s’est donné en 2015 pour conduire, de façon endogène, son développement dans l’intérêt bien compris de ses filles et de ses fils. Il est organisé autour des 7 aspirations qui décrivent l’Afrique que veulent les Africains d’ici 2063.

A chacune de ces aspirations est attaché un ensemble d’objectifs généraux à atteindre d’ici 2063. Le tableau ci-dessous les présente.

Cinq plans décennaux, cinq étapes décisives sur le long cheminement qui mène à ce terme, sont prévus pour identifier les activités et les organiser dans le but de produire, à chacune de ces étapes, les résultats transformationnels à la fois quantitatifs et qualitatifs nécessaires pour réaliser « l’Afrique que nous voulons ».

Chacun des plans décennaux de mise en œuvre est désigné par le but à atteindre. Le Premier Plan Décennal de Mise en œuvre (PPDM ou FTYIP, First Ten Years Implementation Plan) qui couvrait la période 2014-2023, visait ainsi la convergence. Il devait, par ailleurs, réaliser 15 projets-phares, des QUICK WINS, « destinés à apporter des gains rapides, à susciter et à maintenir l’intérêt des citoyens africains pour l’Agenda 2063 ». Le bilan synthétique qui est proposé ci-après est organisé autour des trois points suivants : i) quelques résultats clés, ii) les leçons apprises et iii) des recommandations pour la prochaine décennie.
- Quelques résultats clés du PPDM
Les résultats proposés donnent un aperçu i) des performances du continent en ce qui concerne les 7 aspirations et leurs objectifs, ii) du niveau de réalisation des projets-phares et iii) du niveau de convergence atteint. Une brève présentation des insuffisances dont la mise en œuvre du PPDM a gravement pâti concluent le propos. L’information fournie ici provient des rapports d’évaluation produits par l’Union Africaine.
- Les performance du continent
En ce qui concerne les 7 aspirations, le graphique ci-dessous montre que c’est au niveau de l’Aspiration1 (Intégration économique et politique) et de l’Aspiration2 (Paix et Sécurité) que le continent à le plus performé, atteignant des niveaux respectifs de 90 et 73%. C’est bien loin d’être le cas pour l’Aspiration3 (Bonne gouvernance, Démocratie, Justice et État de droit) pour lequel le niveau atteint n’est que de 17%.

Au niveau des 20 objectifs que poursuit l’Agenda 2063, le graphique ci-dessous fait ressortir des performances remarquables, supérieures à 65%, pour les objectifs 8 (l’intégration économique et politique), 17 (l’égalité entre les hommes et les femmes), 3 (la santé et la nutrition) et 13 (paix, sécurité et stabilité). On est cependant loin du compte en ce qui concerne l’objectif 4 (Transformation structurelle de l’économie et création d’emplois) pour lequel la performance ne dépasse pas 17%.

Pour les services de base, eau, électricité, internet, habitat et assainissement, le graphique ci-dessous montre des progrès remarquables en ce qui concerne l’accès à Internet qui a bondi de 45% de taux d’accès en 2013 à 81% en 2023. L’assainissement et l’accès à un logement décent continuent de rester les parents pauvres.

Le tableau ci-dessous, centré sur quelques-uns des indicateurs clés retenus pour mesurer le chemin parcouru depuis 2013, montre des contre-performances notoires en ce qui concerne les mariages précoces et la lutte contre la pauvreté. Le pourcentage de la population vivant sous le seuil de la pauvreté s’est accru de 5 points entre 2013 et 2023. Le taux de chômage des jeunes n’a pas connu d’amélioration sur la période.

- Les projets-phares
Comme indiqué ci-dessus, les projets-phares, les QUICK WINS, sont destinés à apporter des gains rapides, pour susciter et maintenir l’intérêt des citoyens africains pour l’Agenda 2063 de l’Union. « Ils symbolisent, indiquent les auteurs du rapport d’évaluation, les domaines d’impact immédiat des aspirations de développement du continent, incarnant des programmes, des projets et des initiatives de transformation à l’échelle continentale visant à accélérer la croissance économique et à promouvoir une identité commune … ».
Le graphique ci-dessous présente l’état d’avancement des 15 projets retenus dans le cadre du PPDM.

Comme on peut le voir, des progrès notables ont été enregistrés dans la mise en œuvre de certains projets, tels que la Zone de libre-échange continentale Africaine (ZLECAf), le Marché Unique Africain du Transport Aérien (SAATM) et le Programme pour l’espace extra-atmosphérique. Les progrès restent cependant extrêmement modestes en ce qui concerne la création d’institutions financières (la Banque centrale africaine, la Banque africaine d’investissement, la Bourse panafricaine et le Fonds monétaire africain) ou la Plate-forme économique africaine (AEP). D’autres projets comme le réseau de trains à grande vitesse ou l’Encyclopédie Africaine n’ont pratiquement pas décollé avec des niveaux de performance de 20%. Les auteurs du rapport citent (i) les faibles niveaux de ratification, (ii) le faible financement des projets à forte intensité de capital et (iii) l’inadéquation des compétences et des capacités, comme facteurs ayant contribué à la faible mise en œuvre de ces projets. On trouvera en annexe un détail de l’état de la mise en œuvre pour l’ensemble des 15 projets-phares
- Qu’en est-il de la convergence
Comme indiqué ci-dessus, le premier Plan décennal de mise en œuvre est placé sous le sceau de la convergence. Les auteurs du rapport désignent quelques-unes des convergences réussies :
- L’Agenda 2063 est devenu l’unique plan de référence pour le développement de l’Afrique;
- La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) a été ratifiée par 54 des 56 pays membres de l’UA;
- Le continent a une Position commune sur les systèmes alimentaires, l’environnement et le climat;
- Les Communautés Économiques Régionale (CER) et les cadres d’action continentaux dont l’Agenda 2063, sont reconnus comme instruments de mise en œuvre et d’orientation des négociations avec les partenaires bilatéraux et multilatéraux sur le développement de l’Afrique.
Par ailleurs, indiquent les rapporteurs, le niveau de convergence élevé entre l’Agenda 2030 des Nations Unies et l’Agenda 2063 justifie la poursuite de la mise en œuvre desdits Agendas dans un cadre unique dénommé « deux agendas, un plan ».
- Des insuffisances notables
Les auteurs du rapport d’évaluation relèvent un certain nombre d’insuffisances dont la mise en œuvre du PPDM a gravement pâti.
Le financement n’a pas été à la hauteur des ambitions du PPDM, lequel n’a du reste pas été chiffré comme il aurait dû l’être. Le chiffrage fait a posteriori établit clairement que les ressources financières mobilisées étaient insuffisantes pour atteindre les résultats prévus. Il fait en outre ressortir des déséquilibres importants dans l’allocation de ces ressources dont 76 % ont été affectés à l’Aspiration 7 (paix et sécurité) contre 24 % pour les six autres aspirations de l’Agenda 2063.
Le soutien technique fourni aux États membres de l’Union Africaine dans la mise en œuvre du PPDM s’est avéré insuffisant et inadéquat, selon les auteurs du rapport d’évaluation. L’appui à la domestication de l’Agenda 2063 n’était le plus souvent pas en phase avec les cycles de planification de ces États, précisent-ils
Le niveau de sensibilisation des populations n’était pas à la hauteur des ambitions. La notoriété de l’Agenda 2063 est très faible, autant dans les communautés locales que chez les jeunes et les femmes, indiquent les auteurs, de sorte que tout reste encore à faire pour son appropriation et son utilisation comme cadre de référence dans les processus domestiques de planification.
La faible mobilisation des ressources propres des États membres pour la mise en œuvre du PPDM est l’une des conséquences du faible niveau d’information des populations et d’adhésion à la vision portée par l’Agenda 2063. Elle serait aussi liée, proposent les auteurs du rapport d’évaluation, au fait que la stratégie de mobilisation des ressources domestiques et de financement de l’Agenda 2063 n’a pas été mise en œuvre.
- Les leçons tirées de la mise en œuvre du PPDM
L’analyse des résultats de l’évaluation de la mise en œuvre du PPDM a permis de tirer une série de leçons utiles pour l’avenir et notamment pour la conception et la mise en œuvre du Second Plan de Mise en œuvre (SPDM – STYIP) de l’Agenda 2063. Ces leçons ont été résumées comme suit dans l’une des nombreuses présentations du rapport d’évaluation, en ce qui concerne notamment le leadership, la communication, l’évaluation des coûts et les redditions de compte.
Un leadership fort et transformateur, associé à un soutien politique sans faille aux niveaux continental, régional, national et local est nécessaire pour promouvoir la mise en œuvre de l’Agenda 2063. Dans ce contexte, la traduction des déclarations politiques en interventions concrètes sur le terrain sera d’une importance stratégique pour le futur et notamment pour le SPDM
La communication, la sensibilisation et le plaidoyer continus à tous les niveaux, appuyés par des stratégies et des budgets de communication solides, sont indispensables pour sensibiliser le public à l’Agenda 2063, des niveaux communautaires et infranationaux aux plateformes continentales et mondiales. La participation active des différentes parties prenantes à la mise en œuvre de l’Agenda 2063 est à ce prix.
L’évaluation des coûts des plans décennaux de mise en œuvre est un facteur déterminant dans les processus de mobilisation des ressources et dans l’allocation efficace des ressources financières prévues dans le plan. Elle doit être systématique.
La création d’un fonds de développement pour l’Agenda 2063 et la mise en place de mécanismes solides de mobilisation des ressources nationales sont d’une grande utilité pour disposer des ressources adéquates permettant d’assurer une mise en œuvre efficace des plans décennaux.
Les rapports périodiques, tels que les cycles de rapports biennaux, sur les progrès de la mise en œuvre de l’Agenda 2063 sont d’une importance stratégique. Ils constituent une base solide pour l’évaluation collective par les États membres des résultats obtenus. Ils renforcent la responsabilité mutuelle et les partages d’expérience entre pairs.
Les outils tels que les tableaux de bord pour rendre compte des résultats des plans sont utiles à cet égard. Ils encouragent le débat, les échanges et le dialogue entre les parties prenantes à tous les niveaux.
Le processus participatif qui a guidé la formulation du Premier Plan Décennal a été un facteur essentiel de sa pertinence et de son appropriation par la plupart des États membres de l’Union Africaine. Il gagnerait à être entretenu et étendu à tous les acteurs de développement, notamment à ceux de la société civile.
- Des recommandations pour la prochaine décennie
Pour une mise en œuvre réussie de l’Agenda 2063, trois groupes de recommandations destinées respectivement à l’Union Africaine, aux États membres et aux Communautés Économiques Régionales (CER), sont proposées. Il est ainsi attendu:
Que l’union Africaine :
- Continue à œuvrer au renforcement et à l’élargissement de la position commune de l’Afrique sur des questions pertinentes telles que l’environnement, le service de la dette, les migrations et la souveraineté alimentaire, en les prenant en compte dans le plaidoyer et la mise en œuvre du Deuxième Plan Décennal ;
- Rende plus efficaces la gouvernance et la coordination de l’Agenda 2063, à travers d’une part, le renforcement de la structure opérationnelle de mise en œuvre de l’Union Africaine, et d’autre part, le fonctionnement effectif des comités nationaux et sous régionaux de l’Agenda 2063 ;
- Inscrive la mise en œuvre du Deuxième Plan Décennal dans le cadre de l’initiative « deux agendas, un plan » qui reconnaît le haut niveau de convergence entre l’Agenda 2063 et l’Agenda 2030 des Nations Unies, et prône leurs mise en œuvre conjointe;
Que les États membres
- Mettent en œuvre le prélèvement de 0,2% sur toutes les importations éligibles et payent leurs cotisations à l’Union Africaine (UA) dans le cadre du financement de l’exécution du Deuxième Plan Décennal ;
- Adoptent le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS) qui promeut l’utilisation des monnaies locales pour effectuer les paiements de biens et de services sur le continent africain et ;
- Accélèrent le plaidoyer, la sensibilisation, la communication et l’alignement des plans nationaux de développement sur l’Agenda 2063.
Que les Communautés Économiques Régionales
- Mettent en place un mécanisme structuré de préparation de projets axés sur l’investissement permettant d’accélérer la mise en œuvre de l’Agenda 2063,
- Promeuvent les arrangements institutionnels idoines pour renforcer i) la collaboration entre les acteurs internes et externes du développement et ii) les mécanismes de mise en œuvre de l’Agenda 2063, en particulier aux niveaux national et local ;
- Prennent les dispositions nécessaires pour que le Deuxième Plan Décennal soit un plan de développement commun et un instrument de négociation avec les partenaires internationaux de coopération sur les questions pertinentes pour le développement de l’Afrique.
- Conclusion
Ce numéro du bulletin porte sur le bilan du Premier Plan Décennal de Mise en œuvre (PPDM) de l’Agenda 2063, le cadre stratégique de collaboration que se sont donné les Africains pour réaliser l’Afrique qu’ils veulent d’ici 2063. Il s’appuie sur les rapports de l’évaluation de ce plan réalisée courant 2024 par l’Union Africaine.
Il propose sous forme de graphiques et de tableaux quelques-uns des résultats obtenus. Il rapporte aussi des résultats qualitatifs dont voici quelques-uns.
Le PPDM a été largement salué par les États membres de l’UA, qui l’ont perçu comme le plan directeur de développement permettant une croissance et une transformation collectives et durables.
Sa pertinence est jugée élevée, mais il s’est révélé peu approprié pour la mobilisation et l’utilisation des ressources. Il n’a pas été chiffré et cela a notablement compliqué l’appréciation du déficit des ressources budgétaires et la répartition de ces dernières dont 76% ont été affectés à la seule aspiration 4 (paix et sécurité) contre 24% pour les 6 autres.
Si des structures politiques, telles que les comités ministériels et d’ambassadeurs, ont joué un rôle important dans sa mise en œuvre, le soutien technique des institutions de l’UA s’est avéré insuffisant et mal synchronisé, et les mécanismes de coordination entre ces institutions faibles.
La capacité du continent à mobiliser durablement des ressources nationales suffisantes pour la mise en œuvre de l’Agenda 2063 s’est n’a pas été à la hauteurs des enjeux, au point de conduire les États membres à souhaiter la création d’un fonds destiné à fournir un financement catalyseur à l’Agenda 2063.
Les leçons tirées de cette première décennie de mise en œuvre de l’Agenda 2063 soulignent i) l’importance de la communication et de la sensibilisation pour renforcer l’engagement des différentes parties prenantes, ii) la nécessité de chiffrer les plans pour une mobilisation plus efficace des ressources et ii) le rôle déterminant des rapports périodiques comme base de l’évaluation collective, de la responsabilité mutuelle et du partage d’expérience entre pairs.
Bibliographie
1. Global Shift Institute, Agenda 2063, l’Afrique que nous voulons, Avril 2020, https://globalshift.ca/agenda-2063-lafrique-que-nous-voulons/
2. African Union, Evaluation Report of Agenda 2063 First Ten Year Implementation Plan, Avri 2024, https://www.uneca.org/eca-events/sites/default/files/resources/documents/TCND/ARFSD2024/Presentations/VNRVLR/evaluation_report_of_agenda_2063_first_ten_year_implementation_plan.pdf
3. Union Africaine, Rapport d’évaluation du premier plan de mise en œuvre de l’Agenda 2063, https://portal.africa-union.org/DVD/Documents/DOC-AU-WD/Assembly%20AU%203%20(XXXVII)%20_F.pdf
4. Union Africaine, Le Second Plan De Mise en œuvre de l’Agenda 2063, 2024 https://www.nepad.org/sites/default/files/2024-07/STYIP%20FRENCH%20LAUNCH%20VERSION_0.pdf



Annexe 2 : Résumés des conclusions sur la pertinence, l’efficience, l’efficacité et la durabilité




