Nucléaire, un retour en force?

Nucléaire, un retour en force?

Bulletin GSI mai 2026

Sibi Bonfils, GSI

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  1. Introduction

Le nucléaire, on en parle cash de nouveau! 

« Le nucléaire est clé pour réconcilier à la fois l’indépendance et donc la souveraineté énergétique, la décarbonation et donc la neutralité carbone », clame le président français, Emmanuel Macron, lors du Sommet sur l’Énergie Nucléaire qui s’est tenu le 10 mars dernier à Paris, en France. Rien là de surprenant, de la part du président d’un pays dont 75% de l’électricité provient de cette source d’énergie. 

Mais que dire de la déclaration d’Ursula von der Leyen, Présidente allemande de la Commission européenne, lors du même Sommet? « La réduction de la part du nucléaire était un choix et, avec le recul, c’était une erreur stratégique pour l’Europe de tourner le dos à une source fiable et abordable d’énergie bas carbone », affirme-t-elle dans le même registre que le chancelier actuel de l’Allemagne qui a qualifié la sortie de son pays du nucléaire de « grave erreur stratégique ». 

Le sommet de Paris a enregistré d’autres déclarations sur le nucléaires toutes aussi franches et sans ambiguïtés, comme :

  • Celle du Directeur général de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA-IAEA), Rafael Mariano Grossi pour qui « toutes les conditions sont maintenant réunies pour une intégration complète de l’énergie nucléaire dans le bouquet énergétique mondial »;
  • Celle d’Ino Toshiro, Ministre de l’économie, du commerce et de l’industrie du Japon, pays qui a redémarré 15 réacteurs depuis l’incident de Fukishima,10 ans plus tôt, annonçant que son pays tirera « pleinement parti de l’énergie nucléaire, en faisant de la sûreté nucléaire une règle d’or »; ou
  • Celle du Sous-Secrétaire d’État des États-Unis, Thomas DiNanno affirmant que « Le monde ne peut pas approvisionner ses industries en électricité, répondre aux besoins de l’intelligence artificielle ou assurer son avenir énergétique sans l’électronucléaire »

Les pays dits primo-accédants n’étaient pas en reste lors du même Sommet avec le « Nous choisissons l’atome. Nous choisissons la paix. Nous choisissons le développement » de Habtamu Itefa Geleta, le Ministre éthiopien de l’eau et de l’énergie, ou « L’énergie nucléaire jouera un rôle crucial dans la diversification du bouquet énergétique du Rwanda… » du président rwandais, Paul Kagamé.

Ces déclarations publiques qui viennent conforter le retour en grâce du nucléaire amorcé quelques-années plus tôt, sont clairement les reflets d’un nième conflit sanglant au Moyen-Orient, conflit qu’ont déclenché les États-Unis et leur allié Israël avec la Fureur épique américaine et le Lion rugissant israélien qui se sont abattus sur l’Iran le 28 février dernier. 

Ce conflit, avec ses conséquences dévastatrices sur l’approvisionnement mondial en pétrole et en gaz, est à l’origine d’une crise énergétique « sans précédent » selon Fathi Birol, le Directeur Général de l’Agence Internationale le de l’Énergie (AIE-IEA). Cette crise braque de nouveau les projecteurs sur les combustibles fossiles dont le monde cherche à sortir dans le contexte des accords sur le climat, mais dont il dépend encore fortement, dans la plupart des cas, pour garantir sa sécurité énergétique. Elle donne surtout raison à ceux qui prônent comme M. Birol « une accélération massive des énergies renouvelables (solaire, éolien) et un retour en force du nucléaire pour contrer cette situation ».

Ce numéro du bulletin revient sur le nucléaire dans ce contexte. Il s’appuie pour ce faire, sur l’édition 2025, la 45ème, de Energy, Electricity and Nuclear Power Estimates for the Period up to 2050, la Série de Données de Référence n° 1 (Reference Data Series N°1 – RDS-1) que l’AIEA publie chaque année. Il présente brièvement ce document et en propose les principaux éléments au niveau mondial avec un focus sur l’Afrique qui s’intéresse de plus en plus à cette source d’énergie. Il conclut en nommant cinq raisons pour lesquelles, selon l’AIEA, la transition vers l’énergie propre nécessite l’énergie nucléaire.

  1. La Série de Données de référence N°1 (RDS-1)

La RDS-1 s’adresse principalement aux décideurs politiques, aux analystes de l’énergie et aux professionnels de l’industrie nucléaire. Elle leur fournit des estimations et des projections sur les tendances mondiales et régionales en matière d’énergie, d’électricité et de puissance nucléaire et notamment i) les chiffres clés caractérisant le secteur de l’énergie pour l’année de référence (ici 2024), ii) l’évolution de la puissance nucléaire installée, iii) la consommation finale d’énergie par source, iv) la production d’électricité par source d’énergie ressortant la part du nucléaire, v) les projections de consommation d’énergie et d’électricité d’ici 2050, vi) les projections sur la puissance nucléaire installée, vii) les retraits et rajouts de réacteurs et viii) les prévisions pour la production d’électricité nucléaire. Toute cette information est donnée sous forme de graphiques et de tableaux, agrémentés de brefs commentaires ressortant les informations clés pour le monde; l’Amérique du Nord; l’Amérique Latine et les Caraïbes; l’Europe du Nord, de l’Ouest et du Sud, l’Europe de l’Est; l’Afrique; l’Asie de l’Ouest; l’Asie du Sud; l’Asie centrale et de l’Est; l’Asie du Sud-Est et l’Océanie. 

L’information donnée ci-après ne concerne que le monde avec un focus sur l’Afrique comme indiqué plus haut.

  1. Les données RDS-1 du Monde

Les chiffres clés

En 2024, 20,5% de l’énergie consommée dans le monde était électrique, soit un total de 30 529 TWh. 8,7% de cette électricité provenaient du nucléaire.

Le graphique en annexe 1 propose ces chiffres clés pour les différentes régions du monde.

Le développement du nucléaire en 2024

Fin 2024, 417 réacteurs nucléaires étaient en service dans le monde pour une puissance totale installée de 377GWe. 23 réacteurs d’une capacité totale de 19,7GWe étaient à l’arrêt. 

L’Année a par ailleurs enregistrée des redémarrages (2 réacteurs pour 1,6 GWe), des arrêts définitifs (4 réacteurs pour une puissance totale de 2,9GWe) et de nouveaux raccordements au réseau (6 nouveaux réacteurs d’une puissance totale de 6,8GWe). 

On notera que 62 réacteurs d’une capacité totale de 64,4 GWe étaient en construction et que des chantiers pour 9 nouveaux réacteurs (10,1GWe) ont été lancés. 

Le tableau et les graphiques ci-dessous donnent le portrait actuel (2024) des installations nucléaires dans le monde en termes de réacteurs en opération et en construction, de production totale d’électricité nucléaire et de sa part dans les mix électriques nationaux et mondial.

Consommation finale d’énergie par source

Le mix énergétique dans la consommation finale reste varié avec cependant une nette domination des combustibles fossiles. Leur part diminue progressivement, mais elle contribue encore en 2024 pour 65% au mix, dont 10% pour le charbon, 15% pour le gaz naturel et 40% pour le pétrole.

La part de l’électricité dans le mix a doublé depuis 1980. Elle est aujourd’hui de 20,5%. 

La bioénergie et les déchets rentrent pour 10% dans le mix comme c’est le cas depuis 40 ans, indique l’AIEA.

La part de la chaleur dans la consommation finale d’énergie a doublé depuis 1980, tout en restant faible, à seulement 4 %.

Le graphique ci-dessus propose une vue d’ensemble de l’évolution du mix énergétique mondial depuis 1980.

Le mix électrique mondial

Les combustibles fossiles, avec une part combinée de 60%, constituent les sources dominantes du mix électrique mondial. La part du charbon qui a atteint un pic de 40% en 2010 n’a cessé de décliner depuis comme celle du pétrole qui est passé de 20% en 1980 à seulement 3% aujourd’hui. Celle du gaz est restée stable, juste au-dessus de 20%, indique l’AIEA.

Au plan des sources d’électricité bas carbone, l’hydroélectricité garde la tête avec15% du mix, même si sa part a diminué progressivement depuis 1980 jusqu’à six points de pourcentage. Le nucléaire, avec environ 9% du mix en 2024 occupe la deuxième place. Les troisième et quatrième place sont respectivement tenues par l’éolien (8% du mix) et le solaire (7% du mix) qui ont connu une forte croissance sur les 15 dernières années.

Le graphique ci-dessous donne une vue d’ensemble de ces évolutions.

Projections de consommations finales d’énergie et d’élecité dans le monde

D’ici 2050, le monde devrait enregistrer une baisse de la consommation finale d’énergie d’environ 3%, en raison d’une électrification accrue des usages finaux et d’une meilleure efficacité des appareils et des procédés, indique l’AIEA.

On assisterait au contraire à une augmentation soutenue de la consommation d’électricité. Au rythme annuel de 2,8%, elle doublerait ainsi sur la période. Sa part dans la consommation finale d’énergie augmenterait de plus de 20 points de pourcentage par rapport à son niveau de 2024, pour atteindre 43% et plus en 2050.

La figure et le tableau ci-dessous illustrent ces faits.

Projections de la capacité de production d’électricité nucléaire

L’AIEA prévoit une augmentation de la capacité totale de production d’électricité d’environ 17 % d’ici 2030. Elle devrait plus que doubler d’ici 2050.

En ce qui concerne l’électricité nucléaire, les augmentations prévues de la capacité de production sont respectivement :

  • de 18 % d’ici 2030 dans le scénario optimiste, avec une multiplication par 2,6 d’ici 2050 des capacités actuelles. La part du nucléaire dans le mix électrique s’accroitrait d’un point de pourcentage;
  • de 13% d’ici 2030, puis de 32% d’ici 2050 dans le scénario prudent. La part du nucléaire connaîtrait un recul d’un point de pourcentage.

Le graphique et le tableau ci-dessous détaille ces faits.

Retraits et ajouts de réacteurs 

L’AIEA indique que le parc de réacteurs nucléaire est plutôt vieillissant. Elle rappelle ainsi que deux réacteurs sur trois sont en service depuis plus de 30 ans et qu’environ 40 % le sont depuis plus de 40 ans. 

Les retraits de réacteurs et les ajouts de nouveaux dépendent fortement des hypothèses de travail et notamment des durées de vie opérationnelles retenues.

Dans le cas du scénario optimiste où l’on suppose une prolongation de la durée de vie opérationnelle de la plupart des réacteurs nucléaires, seulement 81 GWe environ de la capacité de production d’électricité nucléaire de 2024 seraient retirées d’ici 2050. Cela devrait entraîner des augmentations nettes de capacité (ajouts totaux moins retraits totaux) de 615 GWe d’ici 2050. 

Dans le cas du scénario prudent, ces chiffres seraient respectivement de 156 GWe pour les retraits et de 184 GWe pour les ajouts nets.

Les graphiques ci-dessous illustrent ces deux cas.

Projections pour la production d’électricité et pour le nucléaire

Dans cette dernière partie du chapitre sur les données mondiales, l’AIEA propose des projections pour la production totale d’électricité et pour la contribution du nucléaire à cette production.

Elle prévoit ainsi une augmentation de la production totale d’électricité de 20 % d’ici 2030, suivie d’un doublement d’ici 2050 par rapport aux niveaux de 2024.

Dans le scénario optimiste, la production d’électricité d’origine nucléaire devrait être multipliée par trois à l’horizon 2050 comparativement à 2024, la part du nucléaire dans le mix électrique total augmentant d’environ 4 points de pourcentage.

Dans le scénario prudent, la production d’électricité nucléaire devrait croître de 70 % d’ici 2050 par rapport à 2024, avec cependant une diminution de 1,5 point de pourcentage de la proportion du nucléaire dans la production globale d’électricité.

Dans tous les cas, l’Amérique du Nord et l’Asie centrale et de l’Est tiennent le haut du pavé. Les graphiques et les tableaux suivants illustrent de façon détaillée ces informations

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  1. Les données RDS-1 pour l’Afrique

L’Afrique est bien présente dans la production d’électricité nucléaire. Cette présence devrait aller se renforçant comme le suggèrent les données que fournissent l’AIEA ici.


L’AIEA prévoit une augmentation d’environ 60% de la production totale d’électricité d’ici 2030, avec une multiplication par six d’ici 2050.

Le facteur multiplicateur, en ce qui concerne la production d’électricité nucléaire, serait de 36 sur la même période, quadruplant ainsi la part du nucléaire dans le mix électrique continental, pour le scénario le plus optimiste

Dans le scénario pessimiste, le facteur multiplicateur est d’un peu plus de 10, la part du nucléaire dans le mix électrique n’augmentant que d’un point de pourcentage.

Le tableau et le graphique ci-dessous complètent avantageusement ces informations.

  1. Conclusion

En guise de conclusion à ce dossier, le bulletin reprend ici les cinq raisons pour lesquelles, selon l’AIEA, la transition vers l’énergie propre nécessite l’énergie nucléaire.

L’Énergie nucléaire fournit une alimentation électrique à grande échelle et à faible émission de carbone. Elle figure, indique l’AIEA, parmi les sources d’énergie les plus propres (abstraction faite cependant des déchets radioactifs…) lorsqu’elle est évaluée sur l’ensemble de son cycle de vie, ses émissions de gaz à effet de serre étant comparables à celles de l’éolien et inférieures à celles du solaire.

Les centrales nucléaires fournissent un approvisionnement continu et fiable en énergie, pouvant fonctionner à pleine capacité presque sans interruption. Elles complètent avantageusement les renouvelables en en lissant la variabilité, en réduisant la dépendance au stockage et surtout en limitant le recours aux fossiles quand il n’y a pas de vent ou de soleil. Ces caractéristiques expliquent l’intérêt que l’énergie nucléaire suscite dans l’alimentation en électricité des énergivores centres de données (Data Centers).

L’élan pour augmenter le financement de l’énergie nucléaire s’intensifie, indique l’AIEA. Cet élan participe à la fois i) des enjeux de lutte contre le changement climatique et ii) aussi et surtout des enjeux de sécurité énergétique. La Déclaration « Triple Nuclear Power » faite à la COP28 de Dubaï tient des premiers. Celles faites en marge du sommet de Paris sur le nucléaire et rappelés en amont, tiennent des seconds.

L’énergie nucléaire peut contribuer à la décarbonation des secteurs difficiles à décarboner comme ceux de l’acier, du ciment, de la production chimique ou du transport maritime. Les réacteurs à haute température, les petits réacteurs modulaires (PRM) et les systèmes hybrides peuvent générer de la chaleur à faible émission de carbone pour ces secteurs, les PRM autorisant par exemple l’électrification portuaire et la propulsion nucléaire embarquée.

Les évolution et innovations technologiques en cours dans le domaine du nucléaire ouvrent des perspectives nouvelles quant à la pertinence des réponses du nucléaire aux besoins actuels et futurs d’énergie. Les progrès concernent les marges de sécurité, plus grandes; l’efficacité, améliorée; la durée de vie, plus longue; la flexibilité plus grande quant à la manière et au lieu de déploiement de l’énergie nucléaire, s’agissant notamment des PRM par ailleurs conçus pour raccourcir les délais de construction et avoir des exigences initiales de capital plus faibles.

La fusion nucléaire entre dans cette dernière catégorie des raisons pour lesquelles la transition vers l’énergie propre nécessite l’énergie nucléaire. Les progrès enregistrés dans sa mise au point la positionnent désormais, indique l’AIEA, comme priorité nationale stratégique pour la recherche et le développement en Chine, aux États-Unis, en Russie, au Japon et en Europe.

Bibliographie

1Jeffrey Donovan, IAEA, Les dirigeants mondiaux soulignent le rôle central du nucléaire au Sommet sur l’énergie nucléaire de 2026, 16 mars 2026, https://www.iaea.org/fr/newscenter/news/les-dirigeants-mondiaux-soulignent-le-role-central-du-nucleaire-au-sommet-sur-lenergie-nucleaire-de-2026 

2 Global Shift Institute, Le nucléaire au secours de la transition? août 2022, https://globalshift.ca/le-nucleaire-au-secours-de-la-transition/ 

3 IAEA, Energy, Electricity and Nuclear Power Estimates for the Period up to 2050, 2025, https://www-pub.iaea.org/MTCD/publications/PDF/p15942-25-02880E_RDS-1-45_web.pdf

4Monika Shifotoka, AEA Office of Public Information, Five Reasons the Clean Energy Transition Needs Nuclear Power, 27 January 2026, https://www.iaea.org/newscenter/news/five-reasons-the-clean-energy-transition-needs-nuclear-power,

Annexe1 

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